Mali, March 2026 (French version)
Interview du Point Focal du Mali pour le bulletin d’information de la CARD
Riz au Mali : pilier de souveraineté alimentaire, entre traditions ancestrales et défis contemporains
Au cœur du delta intérieur du Niger, le riz n’est pas seulement une céréale : c’est un symbole de résilience, un aliment quotidien pour des millions de Maliens, et un enjeu majeur pour la sécurité alimentaire nationale. Dans un pays où les récoltes affrontent les caprices du climat et les tensions sécuritaires, le riz émerge comme un élément central de l’économie agricole. Nous avons interrogé M. Samba Barry, Point Focal de la Stratégie Nationale de Développement de la Riziculture (SNDR) et Coordonnateur national du projet RICOWAS[1], pour décrypter cette filière vitale. “Le riz est le fondement de notre souveraineté alimentaire”, déclare-t-il, soulignant un héritage millénaire qui se heurte aujourd’hui à des défis modernes.
[1] RICOWAS: Projet de mise à l’échelle de la riziculture résiliente au Climat en Afrique de l’Ouest
Le point de vue d’un pilier de la SNDR
Samba Barry occupe plusieurs casquettes techniques : Point focal de la SNDR, Chef du Bureau Statistique et Suivi-Évaluation à la Direction Nationale de l’Agriculture, et depuis 2023 Coordonnateur national de l’Entité d’Exécution du projet RICOWAS. À ce titre, il apporte un éclairage majeur sur l’état de la filière riz au Mali, ses performances récentes et ses limites structurelles.
Riz : une histoire longue qui structure l’agriculture malienne
Le riz au Mali n’est pas une simple culture : c’est un legs ancestral qui remonte à des milliers d’années. Des études scientifiques situent l’origine de la riziculture africaine dans le delta du Niger, où la variété locale “Oryza glaberrima ” a été domestiquée il y a environ 3 000 ans. Au fil des siècles, cette céréale s’est ancrée dans les pratiques agricoles et alimentaires des grands empires ouest-africains, comme ceux du Ghana, du Mali et du Songhaï. De l’époque des grands royaumes aux tables modernes, le riz a toujours été un aliment de base essentielle. Avec l’arrivée du riz asiatique (Oryza sativa) à partir du XVIe siècle, les pratiques de production se sont transformées, renforçant les systèmes irrigués et les rendements. Aujourd’hui, le riz reste omniprésent dans les pratiques agricoles et les habitudes alimentaires, notamment dans les zones riveraines et urbaines où il est devenu un aliment de base.
En somme, la riziculture malienne est le fruit d’une longue histoire millénaire qui a vu le riz passer d’une plante sauvage domestiquée dans le bassin du Niger à une culture profondément enracinée dans les pratiques agricoles et alimentaires du pays, jusqu’à devenir aujourd’hui l’une des cultures de base essentielles à la sécurité alimentaire nationale.
Production et consommation : le riz comme deuxième céréale du pays
Les premières projections de l’Enquête Agricole de Conjoncture (EAC) 2025 situent le riz au cœur du paysage céréalicole malien. La production nationale de riz paddy est estimée à 2 882 502 tonnes pour la campagne 2025, soit près d’un quart de la production céréalière totale du pays. Cette performance repose sur une superficie emblavée d’environ 871 261 hectares, représentant près de 14 % des superficies céréalières nationales. La production rizicole demeure fortement concentrée dans les zones équipées en aménagements hydro‑agricoles, notamment les régions de Ségou, Mopti et Tombouctou ; Ségou contribue à plus de 28 % de la production nationale, tirée en grande partie par l’Office du Niger et d’autres périmètres spéciaux. Cependant, la campagne 2025 enregistre une légère baisse de production d’environ 6,6 % par rapport à l’exercice précédent. Les causes évoquées incluent des inondations localisées, des difficultés d’accès aux intrants et certains abandons de parcelles liés à l’insécurité, reflétant la double contrainte climatique et sécuritaire pesant sur la filière.
Autosuffisance en riz au Mali : une réalité proche, mais des fragilités persistantes
Du côté de la consommation, le riz joue un rôle central dans l’alimentation des ménages, surtout en milieu urbain. La consommation humaine de riz est estimée à 1,88 million de tonnes, soit une moyenne d’environ 76 kg par habitant et par an, ce qui place le riz à environ 31 % de la consommation céréalière humaine totale. Les importations commerciales de riz estimées pour 2025 se situent autour de 237 000 tonnes, destinées principalement à stabiliser les marchés urbains et à répondre à des exigences de qualité. Malgré une demande soutenue, le bilan prévisionnel indique un excédent brut d’environ 142 000 tonnes et, une fois les échanges commerciaux pris en compte, un excédent net d’environ 390 000 tonnes. Toutefois, ces chiffres cachent une réalité complexe : des importations d’environ 237 000 tonnes demeurent nécessaires pour assurer la régularité de l’approvisionnement et répondre aux préférences qualitatives des consommateurs urbains. Le Mali se rapproche ainsi de l’autosuffisance, mais les défis de stabilité et de qualité renforcent la nécessité d’améliorer la compétitivité du riz local.
Des défis persistants freinent encore la pleine autonomie
Malgré ses avancées, la riziculture malienne fait face à des obstacles structurels qui freinent sa pleine autonomie. Moins de 30 % des superficies bénéficient d’une irrigation fiable, rendant la production vulnérable aux aléas climatiques. Les petits producteurs, souvent limités à 0,6 à 0,8 hectare, peinent à accéder à des intrants, à la mécanisation ou au financement. “Nos agriculteurs sont des héros du quotidien, mais ils manquent de ressources pour moderniser leurs pratiques”. Les pertes post-récolte, estimées entre 20 % et 25 %, aggravent le problème : près de 80 % du riz est transformé artisanalement, et les infrastructures de stockage sont insuffisantes. Ajoutez à cela une recherche sous-financée et une concurrence féroce du riz importé, qui offre une meilleure qualité et une disponibilité constante. “Le riz local lutte pour s’imposer, en raison de coûts élevés et de rendements modestes”.
Des opportunités pour un avenir prometteur
Mais tout n’est pas sombre. Le Mali dispose d’un potentiel immense, notamment avec l’extension des aménagements hydro-agricoles, la réduction des pertes post-récolte, qui pourraient augmenter le niveau des rendements et le renforcement des maillons de la commercialisation et de la transformation qui pourrait offrir un potentiel d’emplois, particulièrement pour les jeunes et les femmes. En investissant dans l’innovation et les partenariats, le riz local pourrait être transformé.
Le riz local face au riz importé : une compétitivité encore insuffisante mais des valorisations en cours
Malgré des progrès sensibles, le riz local ne parvient pas à concurrencer durablement le riz importé. Coûts de production élevés, rendements encore modestes dans les systèmes pluviaux et pertes post-récolte importantes (estimées entre 20 % et 25 % de la production) freinent la substitution des importations, même si le pays multiplie les mesures pour valoriser le riz national et renforcer la souveraineté alimentaire. En effet, le riz importé bénéficie d’une meilleure disponibilité tout au long de l’année, d’un packaging attractif et d’un bon rapport qualité-prix, répondant davantage aux préférences des consommateurs urbains.
Pour inverser cette tendance, les pouvoirs publics ont engagé des politiques de soutien à la production et à la valorisation du riz local, à travers des subventions aux intrants, des investissements dans les aménagements hydro-agricoles et la mise en œuvre de stratégies dédiées comme la SNDR, alignée sur les orientations régionales. Les initiatives sous-régionales mettent également en avant la promotion du “consommer local”, portées par les États, les organisations professionnelles et certains partenaires techniques et financiers, visant à sensibiliser les consommateurs, en particulier en milieu urbain, à la qualité et à l’importance stratégique du riz local pour la souveraineté alimentaire. Par ailleurs, des efforts sont engagés pour améliorer la transformation, le conditionnement et le branding du riz local, notamment à travers l’installation de rizeries industrielles, la labellisation de certaines productions (riz de l’Office du Niger, riz étuvé local) et l’appui aux PME de la filière.
Adhésion à l’initiative CARD : Une opportunité pour avoir un cadre stratégique et opérationnel de coopération régionale et internationale dédié au développement de la riziculture
L’adhésion à l’initiative CARD offre un cadre stratégique et opérationnel de coopération régionale et internationale dédié au développement de la riziculture à travers la mobilisation des ressources financières nécessaires à la mise en œuvre de la SNDR et financiers et favorise le partage d’expériences et de bonnes pratiques entre pays africains.
Par ailleurs, l’élaboration du cadre stratégique SNDR a permis de mettre en place des solutions structurantes destinées à accroître durablement la production rizicole et à renforcer la compétitivité du riz local. Ces solutions reposent sur l’amélioration de l’accès à l’eau d’irrigation, aux intrants de qualité, à la mécanisation, au financement et aux innovations issues de la recherche. Elle met aussi l’accent sur la réduction des pertes post-récolte, le développement des infrastructures de stockage et de transformation, ainsi que sur l’amélioration de la qualité, du conditionnement et de la commercialisation du riz local.
Bien que l’appui de CARD demeure significatif, le Mali souhaite que l’institution renforce son accompagnement pour la mise en œuvre effective de la SNDR. L’aide attendue pourrait prendre la forme d’un soutien technique ciblé, d’un renforcement des capacités institutionnelles et d’un appui à la mobilisation de ressources financières adaptées.
SNDR : innovations au cœur de la riziculture, vers une production plus durable
Les perspectives de réussite de la SNDR reposent sur des mesures nouvelles et renforcées qui couvrent l’ensemble de la chaîne de valeur du riz. En amont, la stratégie devra mettre l’accent sur une meilleure organisation des producteurs, l’accès au financement des campagnes, une mécanisation progressive et l’adoption d’itinéraires techniques performants. En aval, des investissements ciblés devront être engagés dans les infrastructures post-récolte et la transformation la labellisation et le branding du riz local, l’amélioration du conditionnement et une meilleure structuration des circuits de commercialisation, en particulier vers les marchés urbains. Le développement de partenariats public-privé et l’alignement avec des initiatives régionales, comme CARD, renforcent la crédibilité et la faisabilité des objectifs fixés.
En matière de durabilité et de perspectives d’avenir, l’accent devra être mis à court terme un dispositif durable d’amélioration de l’accès aux intrants adaptées aux conditions écologiques et aux moyens des producteurs locales et sur le renforcement de l’encadrement technique. S’y ajoute la mise en place d’un mécanisme durable d’entretien et de maintenance des périmètres irrigués existants ainsi que des réseaux d’irrigation. À moyen et long terme, il devra être mis en place des politiques visant une extension maîtrisée des aménagements hydro‑agricoles, la valorisation des bas-fonds, et l’adoption de pratiques rizicoles durables et résilientes au changement climatique, tout en renforçant la recherche et l’innovation.
En mettant en œuvre ces actions et surtout en combinant investissement public et privé, la filière riz malienne pourra consolider son rôle central dans la sécurité alimentaire nationale, de modernisation des pratiques agricoles et d’amélioration des chaînes de valeur post-récolte.